SWEETIE de Philippe Malone interprété par Vanda Benes

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« Sweetie est un monologue. Une farce drôle et méchante. La prise de parole d’une mère qui s’adresse à Sweetie, figure muette dont on ignore si elle est réelle ou fantomatique.
Sweetie est l’histoire d’une mère qui se plaint de ses enfants trop bruyants.
Sweetie tente à travers les divagations de la mère de comprendre pourquoi ils sont si bruyants.
Sweetie dresse peu à peu le procès d’enfants.
Sweetie opère par digressions, au gré d’obsessions et de fantasmes.
Sweetie nous mène ainsi à l’intérieur de la construction d’une pensée.
Sweetie est un monologue paranoïaque prenant tour à tour pour cible les rassemblements d’enfants (agglutinements), l’ombre, les voisins, le mélange, la langue…
Sweetie opère des boucles de plus en plus serrées, de plus en plus violentes.
Sweetie tente de fabriquer une langue décalée, suggestive, euphémisée, assénée.
Sweetie essaie de fabriquer des images.
Mais Sweetie ne parle peut-être pas que d’une mère et de ses enfants.
Sweetie est peut-être une parabole.
Sweetie peut tout aussi bien être l’ultime discours du dernier mandat d’une dictatrice. »

Philippe Malone

Sweetie est le fruit d’une commande passée par le théâtre de la Tête Noire de Saran, dans le cadre de « partir en écriture ».
Le texte est édité aux Editions Espaces 34.

Sweetie par l’actrice, Vanda Benes

C’est la voix d’une femme. Elle interpelle Sweetie car elle perçoit des «bourdonnements », des « vibrations », des bruits divers, envahissants, dont elle voudrait connaître la cause. Elle est dérangée. Très dérangée. Ces bruits proviennent-ils du voisinage ou de son propre jardin ? Et les enfants qui sont peut-être à l’origine de ces «grondements» sont-ils les siens ? ceux des voisins ?… Elle s’obstine à interroger mais nul ne répond. Plus la violence de l’intrusion l’agresse, plus elle est virulente. Elle exprime dans une seule phrase – qui se déploie par gonflement, suspension, effet de boucle –  l’incompréhension, la peur, l’angoisse qui l’envahit. Des sons qui l’entourent et des mots qu’elle profère, elle résonne. Elle tente un raisonnement qui rassure. Elle se repaît de mots, se gave de certitudes. Rien ni personne ne répond à son ultime « tu m’entends, Sweetie, est-ce que tu m’entends».

J’aborde Sweetie  comme une partition. La mise en page m’y invite, la construction du texte, avançant par vagues successives : vaguelettes s’amplifiant jusqu’au tsunami qui emporte et détruit tout sur son passage. La parole, comme le flux et le reflux de la marée, ne s’arrête jamais, repasse sur ces traces, les efface, laisse apparaître des reliefs, rejette à la côte toutes sortes de choses : végétaux, déchets, corps, étrangers, familiers, vivants ou morts.Je joue avec tout ce que l’auteur met à ma disposition (assonances, allitérations, répétitions, etc.) ; ma voix, dont le registre est maîtrisé et étendu et ma respiration servent le sens du texte dans sa polyphonie.

Pour les deux présentations du travail en cours que j’ai données au Théâtre de Saran en Avril 2018 et au Théâtre du Rond-Point en Mars 2019, je suis debout, derrière un pupitre, je déroule des doigts de mes deux mains un rouleau apparement interminable sur lequel le texte est inscrit.Le corps du texte, rendu présent par ce rouleau, n’est pas moins un personnage que ne l’est l’actrice que je suis ou la Sweetie que j’interpelle et qui jamais ne répond.

Sweetie par l’auteur, Philippe Malone

Il existe une récurrence du discours politique consistant d’une part à infantiliser le peuple lors de ses revendications, et d’autre part à le renvoyer systématiquement dans l’affect, justifiant ainsi la nécessaire pédagogie du pouvoir sans laquelle il ne saurait se faire comprendre (et dominer). Et tandis que nous avons tous le « sentiment » de vivre, d’être en colère, insécurisés, déclassés, pauvres etc, se développe une rhétorique justifiant de l’autre côté la transcendance et le détachement objectif. Généralement à nos dépends. Entendons-nous : d’un côté la passion, de l’autre la raison. A ma gauche l’éructation véhémente du slogan, à ma droite la sagesse toute libérale d’un discours bien rodé, forcément juste, si évident.

Le point de départ de l’écriture de Sweetie est donc cette trinité : infantilisation, affect, pédagogie. S’y sont adjoints une sérieuse dose de fascisme, une mère à l’amour océanique (ainsi qu’un père dans la version éditée), des enfants bourdonnants, des voisins pénétrants, un jardin beau comme un cimetière défolié, quelques légumes non mixés et, « nuit debout » passant par là, la vilaine question de l’émancipation. Le tout servi en sauce paranoïaque et logorrhéique, dans une langue « à côté ».

Ne reste alors plus que l’énigme Sweetie…

Photo de Philippe Malone, Théâtre du Rond-Point, Paris

 

Sweetie dans l’interprétation de Vanda Benes par Philippe Malone.

Il est rare que la justesse d’une interprétation réponde en tous points aux questions posées lors de l’écriture. Encore plus rare que les enjeux soulevés par la langue trouvent écho et amplifications dans une performance si personnelle et radicale. Si bien que les craintes de l’écrivain se muent rapidement en enthousiasme et fierté. L’humour pressenti devient ravageur, les ruptures aussi cocasses que fracassantes, le voile soulevé délicatement se mue peu à peu en effroi. L’énergie et le travail déployés par Vanda Benes porte le texte à son point de fusion, au cœur même de ce qu’il fut espéré. La pièce devient tour à tour jeu espièglerie comédie drame, souffle puis apnées, chant puis glossolalie, rupture puis enfin menace et invectives. Le silence s’installe dans le public, ne reste que le coup de grâce.

 

Voir le dossier de présentation du spectacle SWEETIE

 

 

 

 

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